27 septembre 2009

La liberté n'est pas une marque de yogourt

C'était en 2003. Le premier juillet plus précisément. Plutôt ironique que ce soit passé à cette date précise.

C'était jour de déménagement pour moi. Après le brouhaha de la journée, nous avions décidé d'aller manger au resto en laissant toutes les boîtes en plan. On débarque donc dans ce resto en bordure de la 40 avec la seule intention de relaxer.

Une fois assise, je l'ai vu. Là, devant moi. La banquette juste devant. Le nez planté dans son assiette, l'oreille tendue vers son interlocuteur. Mon visage a dû changer du tout au tout puisque les gens qui m'accompagnaient m'ont demandé si j'allais bien. Très bien que je leur ai répondu, en gardant mes yeux fixés sur lui.

C'était comme une apparition pour moi. Un mythe qui s'avère réel. Une légende vivante. J'étais tétanisée. J'avais devant moi, à quelques pas de moi, l'homme qui un jour a changé ma vision des choses.

J'ai fini par mettre les gens de ma table dans le coup. "Pierre Falardeau est assis juste à côté de nous..." Ils se sont tous étirés le cou puis ont souri. Tous savaient ce qu'il représentait pour moi. Un de mes amis m'a suggéré d'aller lui parler. "Pour lui dire quoi? Félicitations pour votre beau programme?" que j'ai répondu. J'étais gênée, intimidée d'aller déranger cet homme, même si j'en crevais d'envie. Je ne trouvais pas les mots qui auraient pu justifier de le déranger.

J'ai à peine suivi la conversation qui se déroulait à ma table. Je tentais de trouver une formule correcte, digne de cet auteur, pour m'adresser à lui. Comment exprimer qu'il avait changé ma vie le jour où j'ai lu deux de ses bouquins? Le dire, c'est une chose, sentir le changement et l'exprimer à sa juste mesure en est une autre.

Je le regardais fumer cigarette après cigarette, obnubilée par le personnage. Jusqu'à ce que je le vois se lever de table et se diriger vers la sortie. Je l'ai suivi des yeux jusqu'à l'extérieur, où il est monté dans une vieille "minoune". Ça m'a fait sourire... si pour certains une voiture est un statut social, c'était clairement pas le cas pour lui.

Des jours durant, après cette rencontre, j'ai regretté de ne pas m'être adressée à lui. Parce qu'une fois remise de ma surprise, j'ai réalisé que ça lui aurait peut-être fait plaisir. Parce qu'après tout, s'il se donnait la peine d'écrire un livre, ou de faire un film, c'était pour atteindre les gens. Si y'a personne qui te dit que ce que tu fais vaut la peine, c'est quoi ton moteur pour continuer encore et encore?

Puis aujourd'hui, il est parti. Sans que j'aie pu lui dire tout le bien que je pensais de lui. C'était de ces hommes qui ne laissaient personne indifférent. On aimait ou on détestait Falardeau. Pas de demies-mesures, à l'image de l'homme même. J'ai appris à mieux le connaître à travers ses livres, ses écrits. Je l'aimais bien comme auteur parce que c'était moins freak show qu'en entrevues. On saisissait mieux son propos, ses idéaux. Et jamais, dans aucun de ses bouquins, je n'ai eu l'impression qu'il tentait de nous passer ses opinions comme des dogmes. Il expliquait, patiemment, ses points de vue, sur quoi il se basait, sur des faits historiques... Après, c'était au lecteur à se faire une idée. Mais la plus grande force de Falardeau, c'était sa capacité d'amener les gens à réfléchir par eux-mêmes, dans son sens ou dans un autre.

Et juste pour ça, juste parce qu'il a su m'amener à réfléchir, j'aurais eu envie de le remercier. Et je ne l'ai pas fait. Ça aurait rien changer à sa finalité, ni à la mienne. Mais je n'aurais pas eu ce petit regret ce soir...